Quelle partie de l’histoire raconter? La Cité Nationale de l’Immigration, à Paris

 

Des choix, des sélections, doivent être obligatoirement opérées pour pouvoir constituer une muséographie cohérente. L’histoire du Palais de la Porte Dorée est un très bon exemple des conséquences inattendues de ces choix. L’ancien Palais des Colonies construit pour l’Exposition Coloniale de 1931 a été restauré et réaménagé pour y loger le musée de l’immigration, dont même le choix du nom (Cité, Musée, Palais…) s’est révélé un problème. Ce bâtiment, qui rappelle à travers de ses décorations l’histoire d’une France qui se voulait la « civilisatrice » du monde, peut sembler presque offensif pour quelques uns. Mais il est possible aussi que le choix de ce bâtiment ait été un « pied de nez » aux défenseurs du colonialisme, en inversant les prémisses initiales du bâtiment : le choix du palais de la Porte Dorée représenterait alors ce que Nancy Green appelle un « musée d’(une) histoire pour critiquer une (autre) histoire »1 Certainement, cela n’a pas bien été compris par le public, ou au moins par une partie de celui-ci. La protestation de 2010 est un exemple parfait de cette dissonance : en octobre de cette année des travailleurs sans-papiers provenant de l’Afrique subsaharienne ont occupé la Cité pour donner de la publicité à leurs demandes de normalisation de statut de séjour. Ces immigrés ont pris des photos en se moquant des représentations de la France coloniale sculptées dans la façade du bâtiment, exprimant ainsi l’ironie que le discours institutionnel avait choisi d’ignorer.

Qui inclure ? Quoi dire et comment ?

Ces choix sont profondément liés au contexte politique dans un sens plus large. Un exemple de l’influence -voire la pression- politique exercée sur ces musées se fait visible dans le discours d’inauguration de Francois Hollande où il exprime ses visions sur l’immigration pendant de longues minutes. 3 Le cas de la CNHI est très particulier en raison de la particulière histoire de la France, une nation très ancienne dont l’identité est encore motif de discussion. Après des débats qui ont abouti au choix de la période post-révolutionnaire en tant que borne chronologique principale, d’autres questions « sensibles » se sont présentées. Il aurait fallu se demander, par exemple, qu’est-ce qu’un « immigré », et qui est citoyen « de plein droit » ? Ceux qui sont venus des anciennes colonies, sont-ils des « immigrés » ou des citoyens ? Ou tous les deux en même temps? Comment parler des Français venus d’Algérie ? Et des droits des Algériens?

Même si au cours du processus de création de la CNHI des historiens ont mis la condition pour leur participation le fait de « laisser la politique hors du contenu du musée »4 comme rappelle Daniel Sherman, il n’est jamais possible de faire une telle chose. Selon Sherman, ces académiques avaient compris le mot ‘politique’ dans un sens trop strict, sans avoir pris en compte les politiques inhérentes à la sphère muséale française, qui ont un poids important, et présentent des enjeux, des tensions et des dynamiques particulières. 5

La façon dans laquelle chaque musée invite ses publics à « interagir » a travers de projets collaboratifs dit aussi beaucoup sur son auto-perception et la construction du « visiteur-type » visé par l’institution. La CNHI accueille la Galerie des Dons, en constante mouvement et réaménagement, qui montre des histoires personnelles à travers d’objets donnés par les visiteurs. Ici, l’inclusion de certains récits implique une prise de position politique de la part de l’institution. Par exemple, la dernière vitrine à être ajoutée a la Galerie des Dons parisienne raconte l’histoire d’une immigrée vénézuélienne venue en France pour rejoindre son compagnon français et y former une famille. Le panneau explicatif en bas de celle-ci parle des immigrés venus aux années 2000 en raison du régime chaviste, en assumant – avec une manque évidente de distance historique – que l’ascension de Chavez au pouvoir n’avait signifié par les vénézuéliens que l’instauration d’un régime autoritaire et de persécution politique, assimilable à une dictature qui entraîne un exil forcé.6

En effet, la “mise en musée” du fait migratoire implique une prise de position politique très forte ; en choisissant de dédier un musée à l’histoire de l’immigration, chaque pays construit des représentations de son propre passé et de ce qu’il comprend comme « identité nationale » en faisant à la fois un commentaire, au moins indirectement, sur  l’actualité. Parfois, il s’agit d’un statement très direct, comme celui que l’on peut trouver dans le site web de la Liberty Ellis Foundation : «  (…) Does America have a duty to keep its doors open to the world? Can immigrants keep their own culture and language, and still be called Americans? »7 Ces musées ont pour mission, qu’ils le veulent ou pas, de guider la réflexion du public en ce que regarde l’immigration actuelle et l’integration des étrangers dans la société. Ainsi, le fait de regarder ces musées sous un prisme comparatif peut s’avérer très utile pour comprendre non seulement les politiques muséales mises en effet dans chaque pays, mais pour comprendre aussi les représentations du passé et de les controverses d’actualité à un niveau institutionnel plus large.

1 Green, Nancy, « History at large – A French Ellis Island ? Museums, Memory and History in France and in the United States » In : History Workshop Journal, n. 63, printemps 2007

2Green, op.cit.

4« (…) keeping politics out of the content of the museum itself » Green, op.cit., p.247

5 SHERMAN, David, J., « The Perils of Patrimoine: Art, History, and Narrative in the Immigration History Museum, Paris » In : Oxford Art Journal , n. 39, Mars 2016.

6 De plus, cette vitrine est installée près de l’endroit où se trouvent des objets appartenant à une exilée argentine qui raconte son echappée de la dictature militaire des années 1976-1983. Ce choix muséographique crée – peut être sans le vouloir – un lien de familiarité entre ses deux « exilées » latino-américaines, comme si les circonstances de leur exil eussent été similaires.

7 Il s’agit du site web de la fondation qui gère le site d’Ellis Island: « The Statue of Liberty – Ellis Island Foundation, Inc. ». URL: <http://www.libertyellisfoundation.org/immigration-timeline>